pour lire d'autres textes, envoyer un mail à : marcelle@marcellebenhamou.com

INSTANTANÉS POÉTIQUES

Les jours

À l’origine, durant de nombreuses années, il y eut des photographies, prises au fil de mes déambulations en ville, une manière de rêver, de me réapproprier l’espace urbain qui est mien, et de le relier à mon souci d’abstraction. Une forme d’errance songeuse, comme une banque d’images personnelles, loin d’une œuvre photographique qu’elles ne sont en rien.

Puis, j’eus le désir d’écrire en prenant pour prétexte et sous forme de support ces photographies. Ma contrainte est alors d’écrire régulièrement un texte en un seul jet, sans retouche ni correction, dans un temps imparti de vingt minutes, sans choisir les photographies, mais en transcrivant en mots ce qu’elles évoquent en moi au premier regard.


C’est un travail qui interroge l’espace, celui de la ville, de l’image et de l’écrit ainsi que le temps, lointain pour les photographies prises, présent pour le regard, confronté à l’instantanéité et à l’immédiateté de cette écriture imposée.

Parallèlement, j’ai associé certaines images et textes à un travail plastique : une série de trente œuvres sur d’anciens sacs de charbon, acrylique blanche et pigments, 0,65 × 0,70 m, également appelée « Les Jours ».Ce travail fut exposé avec les textes à la Galerie Lessedra, Sopia, Bulgarie.


Œuvre 1

Du chemin poursuivi,
de l’histoire qui construit,
de l’adversité supposée
il n’est rien.

Mots égrenés,
éventrés, esseulés,
pour faire face à la vie,
pour détromper l’ennemi
et la rudesse des coups.

 

Noir sentier entamé,
désir d’abandonner
et le monde qui perdure,
et ce désir de vie.


Œuvre 1

Ils avaient marché longtemps,
s’étaient repérés au soleil.
Perles de pluie
sur leurs écrins,
boue des sentiers mouchetée
sur leurs visages exsangues.

Leurs pas s’étaient faits lourds,
leurs bottes avaient rougi.

Ils n’étaient que des lucioles
dans la nuit.


L’azur qui s’effrite
à bord de ciel perdu,
de tes fruits mastiqués régurgite le jus,
suc marouflé de brun,
piqueté granuleux,
aux écailles de ferritine,
effeuillées de soleil.

 

Dans la ville meurtrie,
indécente, impudique,
ta peau se désagrège,
et le feuillage des mots
t’entraîne loin de la grève.



Œuvre 1

Il y aura ce jour où ça ne comptera plus.
Il y aura un jour que je ne compterai pas.
Un jour de surplus, de marge sur le rebond.

 

Pour ce jour proche,
de mon proche lointain,
je m’en remets à toi qui as su protéger
l’insalubre beauté du monde
qui m’entourait, au fil des années.

 

Il y a ce jour, au tout profond de moi,
depuis longtemps déjà.
Il se tapit, serein, attendu à son heure.

 

Et pour le temps qu’il m’offre au présent,
je le choie, le chéris,
et m’en remets à lui, promise.


Œuvre 1

Le soleil se levait sur la ville endormie.
Au sortir de l’hiver,
lui, qui faisait peau neuve,
força tous et chacun
à le suivre en son œuvre.

Il usa de sa force,
imposa sa posture,
éclatant et fougueux,
impétueux et fier
de son incandescence
nouvellement retrouvée.

 

Il convoqua les hommes à jouir de son été.
Moi, qui de tout temps fus son allié,
il me brida aussi.
et je lui en voulus de nier sans prémices,
mon hiver mourant.


Œuvre 1

Peau mouchetée,
rousse dans le soleil,
emplie, chérie, gorgée,
taches de timidité,
pointes d’humilité.

 

Souffle de terre séchée,
translucide et bleutée,
opaline fleur d’ardoise,
veines affleurantes,
limpides,
à la lisière des plis.

 

Fragile et effleuré,
le lustre de ton corps cuivré.


Œuvre 1

En ce matin nouveau,
en cette aurore naissante,
le ciel fut coupé de quadrillage léger
laissant paraître sa joie et sa sérénité
en tous petits damiers.

 

Il s’est déployé.
Ses nuages narcisses se mirent flamboyants
à fleur de vitres bleues et aux flots de ses cieux.

 

Sa profondeur s’étire
revancharde et prégnante.

 

En ce matin nouveau,
l’aube s’étiole sans toi.


Œuvre 1

Le temps leur fut propice.
Il leur offrit des heures,
des minutes, des secondes.
Des haches le séquencèrent,
le continrent, l’attestèrent.

 

Les matins s’enchaînèrent,
ponctués de rigueur,
parfois cadrés de noir ou baignés de couleurs.

 

Des papiers s’ensuivirent,
multitude plurielle de ces jours qui passaient,
réponses intempestives aux mois qui s’écoulaient.
Rien ne les arrêta, ni le froid ni le givre.

 

Et vint le jour promis, au rendez-vous stoppé.
Il ne fut ni vide ni désœuvré
juste plein des confettis qu’ils avaient échangés.


TEXTES EN PROSE

Œuvre 1

La terre

La terre gronde,
la misère repue en divers endroits,
une croûte rapace,
de carapace fiévreuse.

Je suis allongée. Sur le sol, une oreille posée sur une terre meuble et froide, l’humidité glaçante crible mes pavillons. Tandis que mon corps s’acidifie, je force mon oreille à entrer plus profondément dans la terre. Prisonnière de l’humus, je l’imagine salie, souillée. Elle se meurtrit, se fluidifie, se désagrège, s’engourdit. En un bourdonnement feutré, elle s’évapore. Absente, perdante, enfouie.

J’intensifie la poussée. Je l’écrase, je la presse contre la noirceur du sol. J’attends d’elle une réponse, une forme de résistance, une limite où elle refuserait de se rendre, des limbes où elle ne saurait aller.

Rien n’y fait, docile, elle s’enfonce, s’enterre. Je la soupçonne de se complaire dans ce linceul terreux où nul bruit ne perce. Malgré la douleur, je la comprime encore, je veux la savoir, je veux la connaître, je veux la nier. Mes traits se crispent, ma bouche se tord, mes lèvres s’entrouvrent. Un limon de grève se mêle à ma salive, je suffoque.

Je revois cette vieille qui mangeait la terre, elle l’ingurgitait, boulimique et fiévreuse s’en gavait, s’en repaissait. Sans trêve, elle emplissait sa bouche, déglutissait, avalait et l’emplissait encore et encore, jusqu’à l’étouffement. Ses petits yeux goulus trahissaient sa fureur.

Au sol, le visage à demi englouti, enseveli, les yeux brûlants, la bouche torve, l’oreille blessée, déniée, je contrains le monde au silence.

Pieuvre feulant avide,
craquelure témoin
de nos autres fêlures,
je renonce et je pleure.


Œuvre 1

La chambre

Dans la chambre, longtemps, silencieuse, j’avais écouté les bruits de la rue qui me parvenaient au travers des rideaux, ils se frayaient un fragile chemin, étouffés, suspendus. Plus tôt dans la matinée, il neigea. Une blancheur souveraine engourdit la ville.

Un froid feutré prit possession de mon corps, m'étreignit en silence.

Subrepticement, au cœur de cette chambre, tu m'apparus, sans que je sache pourquoi. Notre passé ne souffrait portant pas la neige. Il avait été empreint de soleil, de Méditerranée. La mer avait été notre rivage mouvant.

Bruyant, impulsif, toujours loquace, vorace au vent, tu m'apparus. Dans la fausse quiétude de cette chambrée, toi qui n’étais que palabres, tu exultas, tu emplis l’espace de tes mots, de tes phrases. Elles déferlèrent sur moi ébréchées, rieuses, je les entendais en cascade, elles s'entrechoquaient, se heurtaient, se humaient.

Le temps d’un instant, tu fus.

Plus tard, quand je rouvris les yeux, tu me manquas profondément, j’en voulus à cette chambre de ton absence.

 


Œuvre 1

Un hiver

Ce fut un hiver comme tant d'autres, long et froid, interminable. D'une blancheur insolente, la terre nous imposait une croûte laiteuse et fade qui craquait sous nos pas.

 

Le temps n'était plus, il s'était statufié, figure monolithique des jours qui ne passaient.

Rien n'aurait pu résister à cet hiver-là, rien ne lui résista. Tu partis, tu prétextas le manque de passion, la nécessité d'un avenir, l’urgence de se réinventer, je fis mine d'y croire, j'y crus un peu peut-être.

 

Qu'est-ce que je pressenti à ce moment-là des jours futurs, je ne saurais le dire, une futile impression de déjà vu, de déjà vécu et la foi en un printemps qui n'allait certes pas tarder.

 

L'hiver, lui, pourtant, ne se réinventa pas. Égal à lui-même, il apporta son lot de tristesse et de désespérance. Nul n’aurait pu voir en lui un invincible été, c'était trop demander trop improbable, Camus n'était plus. .


Œuvre 1

Ma terre-mer

J’aurai pu comme tant d’autres partir au gré des flots, m’engager dans la lutte, fomenter un destin, pulvériser mes rêves, mais je suis restée là à regarder la vie passer au travers toi.

 

Je t’adule, je te crois, tu me racontes l’ailleurs. Des profondeurs givrées, je décèle le mystère des êtres que tu abrites. Tu ondules. Tu scintilles. Tu m’attires en ton fief à l’azur ourleté où d’autres cieux toujours t’illuminent sans relais.

 

Soudain tu te soulèves. Soudain tu vocifères, craches ta brume orsie, dans l’aube déchiquetée, tu te mesures aux dieux. Tu conjures les hommes, tu hurles ta fureur.

 

Ta colère jaillie m’apaise. Je regarde transie. D’un rocher sur la grève que vorace tu dévores au sable de la plage que tu souilles sans repos, ta rage me transperce et me tient compagnie. Tu m’amènes à moi-même, prends acte de mes rêves, de leurs désuétudes. Tu te poses en juge à l’indulgence extrême, complice des heures grises et des matins houleux.

 

Tu es ma mémoire et ma foi. Sans toi, je ne suis rien, tu es ma terre-mer.

 

Je t’adjure de ne point me laisser, de point m’abandonner. Tes cris bercent mes nuits, ton souffle ajourne mes jours. Tu affrontes mes silences, tu laves mes propos. De ta lave d’écume, tu me brûles les yeux, me fais pleurer d’envie. Du fond de ta torpeur, tu jauges mon humeur.

 

Tu te contes à moi, tu me contes aux autres à ceux qui ne savent pas les orties de ma vie..


Œuvre 1

Passage

Je me suis souvenue de cette gare, du soleil qui passait à travers les verrières,  de mon attente,  de mes espoirs,  de l l’odeur douce amère des poutres de fer.

 

Je me souviens avoir consciencieusement, plusieurs fois, compté les croix, fixé les vides, m’être questionner sur l’espace qu’ils formaient,  je me souviens, je me suis déplacée un peu, à peine pour forcer leurs alignements, les contraindre à la symétrie.

 

J’étais dans une gare et j’attendais. Plus tard le soleil s’est couché, l’ombre des poutres s’est répandue au sol, le silence s’est installé dans cette gare perdue et soudain plus rien jamais ne fut.